Rapport Amnesty International fin 1998 (extraits)
Photos : Human Rights Watch
En 1998, les atrocités commises à l'encontre des populations civiles au Sierra Leone ont pris une ampleur jamais égalée. Plusieurs milliers de civils désarmés, incluant des femmes et des enfants, ont été délibérément et arbitrairement massacrés et mutilés par les forces de l'AFRC (Armed Forces Revolutionary Council) et du RUF ( Revolutionary United Front) depuis février 1998.
Rapport du 12 août 1998 du Secrétaire Général de l'ONU :
" il y a de fortes preuves que des violations des droits de l'homme massives et
systématiques sont commises à l'encontre de la population civile, sous de multiples
formes, incluant le viol. Ces dernières semaines, des éléments de l'ancienne junte ont
continué à bombarder des centres urbains comme Koidu et Daru et ont utilisé des civils
comme boucliers humains dans leurs opérations militaires. Il y a eu de nombreux cas
d'exécutions sommaires, incluant des femmes et des enfants, parfois précédées de
mutilations ."
Dans son second rapport du 16 octobre 1998, le secrétaire général a affirmé que "
le conflit en Sierra Leone cause d'énormes souffrances à la population de ce pays. Je
condamne fermement les exécutions sommaires, la torture, les mutilations les viols, le
pillage et d'autres actes de barbarie commis par des éléments de l'ancienne junte et je
les appelle à déposer leurs armes et à se rendre. Je suis particulièrement outré par
les actes de terreurs insensés commis sur des enfants, comme l'amputation de membres de
garçons et filles de 6 ans, et je soutiens toute action pour amener à la justice les
auteurs de ces crimes abominables. "
Opération " plus rien qui vive "
Le nombre des victimes a augmenté dramatiquement en avril 1998. Les rebelles ont appelé
leur opération de terreur contre les civils " opération plus rien qui vive ".
Comme les combats continuaient entre l'ECOMOG et les forces rebelles aux alentours de
Koidu, les attaques de civils dans les villages de la région ont persisté et se sont
étendus à l'ouest et au nord. [
]
Des civils désarmés qui n'avaient aucun rôle dans le conflit ont été tués, leur
maison brûlée et leur village détruit.
Le nombre exact de ces meurtres de civils est inconnu, mais doit être de plusieurs
milliers. La plupart des survivants aux attaques ont décrit des centaines de cadavres
dans la brousse et plusieurs membres de leurs familles et de leur communauté ont été
tuées. Plus de 200 personnes ont été tuées au cours de l'attaque d'un village, Yifin,
dans le quartier de Koinadugu, fin avril 1998. Plus de 650 cadavres, beaucoup de femmes et
d'enfants, ont été enterrés aux alentours de Koidu à la mi-juin 1998.
Avec ces attaques sont arrivés les rapports de mutilation. Les bras, les mains, les
jambes, les oreilles et les lèvres des victimes ont été délibérément tranchées.
Depuis début mai 1998 quelque 120 victimes de graves mutilations ont été admises à
l'hôpital Connaught au centre de Freetown ; environ 60 sont arrivés en un seul jour, le
26 avril 1998. Quatre ont eu les deux bras coupés, 23 autres ont eu un seul bras coupé,
d'autres ont eu de profondes lacérations sur les avant-bras, de graves fractures ou
tendinites aux bras après avoir été attaqués à la machette. Certains avaient quelques
doigts ou une oreille manquante. Ils étaient tous civils : fermiers, commerçants,
mineurs, écoliers.
Leur nombre a augmenté dans les semaines et les mois qui ont suivi : de plus en plus
de victimes arrivaient à Connaught Hospital et d'autres hopitaux au nord du pays, comme
Makeni et Magburaka. Certains hôpitaux manquaient d'équipement pour la chirurgie de
guerre. L'hôpital Connaught, au centre de Freetown, qui avait les moyens nécessaires,
s'est battu pour pouvoir soigner tous les malades.
Entre le 6 avril 1998 et le 27 juillet 1998, une équipe chirurgicale de MSF a
traité environ 300 malades d'amputations, de graves mutilations et de blessures par
balles. La majorité des cas traités étaient des lacérations à la tête ou au coup ou
des amputations de bras, mains, doigts, oreilles ou des lèvres. Environ un cinquième de
ces victimes étaient des enfants, l'un âgé de 18 mois. Ce nombre ne représente qu'une
partie de ces victimes, qui pour de nombreuses d'entre elles, n'ont jamais atteint d'aide
médicale.
Entre le 25 mai 1998 et le 12 juin 1998, le CICR (Comité International de la Croix
Rouge) a évacué 23 personnes du Nord du pays avec des blessures par balles, de profondes
lacérations et des membres amputés nécessitant une chirurgie d'urgence. Un
hélicoptère était utilisé pour atteindre les régions inaccessibles par la route à
cause de l'insécurité . L'évacuation des civils blessés a continué au cours des mois
suivants. Selon une agence humanitaire à Freetown, seulement une victime sur quatre de
mutilation par les forces rebelles a survécu à ses blessures. En juin 1998, le CICR a
réaménagé l'hopital de Netland à Freetown pour le traitement chirurgical des victimes
d'amputation. A la fin de Septembre 1998, quelque 400 victimes d'amputations ont eu un
traitement chirurgical à l'hôpital Netland. En octobre 1998, les estimations du nombre
de victimes de mutilations depuis février 1998 sont de 4000.
Parmi les milliers de réfugiés arrivant depuis l'est et le nord en Guinée pour
échapper aux attaques, il y avait des civils avec les mêmes mutilations . Entre avril et
juin 1998 une centaine de réfugiés sont arrivés en Guinée avec les mêmes blessures ;
la moitié a souffert de mutilations volontaires. En septembre 1998 un représentant
régional du UNHCR a affirmé que plus de 400 réfugiés dans un camp à Kissidougou en
Guinée avaient les mains, les membres ou les oreilles coupées ou souffraient d'autres
blessures. [...]
La plupart des survivants fournissent des rapports sur le degré de violence infligée.
Des groupes d'hommes armés sont arrivés dans leur village, se réclamant être de
l'ECOMOG, qu'ils étaient venus libérer les villageois et qu'ils étaient sauvés. En
sortant de chez eux, ils ont réalisé que ce n'était pas les troupes de l'ECOMOG. Les
civils étaient encerclés, et pris individuellement dans une maison du village ou leur
mains, leurs bras ou leur jambe était coupé à la machette. Dans certains villages,
après que les civils soient encerclés, on leur retirait tous leurs vêtements. Les
hommes avaient l'ordre de violer les membres de leur propre famille. S'ils refusaient,
leurs bras étaient coupés et les femmes étaient violées par les forces rebelles,
souvent devant leurs maris. [
] Les victimes de ces atrocités ont rapporté des cas
de femmes et d'enfants enfermées dans des maisons où on mettait le feu.
Le sous-secrétaire général de l'ONU pour les affaires humanitaires, Sergio Vieira de
Mello, en visite en Sierra Leone, a dit le 15 juin 1998 que le traitement des civils par
les forces de l'AFRC et du RUF était une chose jamais vue en 29 ans de travail
humanitaire. Décrivant les exemples de lacération et d'amputation de civils, incluant
des enfants, il a dit que " les mains sont coupées et les oreilles et les nez sont
amputés
il n'y a pas de mots pour condamner ce genre de pratique
"
Les villageois de Kondeya, en province de Kono, se sont enfuis dans les buissons et ont
entendu les rebelles s'approcher au début d'avril 1998. Le 9 avril 1998, un groupe
d'environ 50 rebelles les a trouvés et a capturé environ 120 villageois. Un homme fut
étranglé. Un bébé qui pleurait a été jeté dans une rivière. Ils ont été forcés
de retourner au village où toutes les maisons brûlaient. Vingt-sept personnes ont été
frappées à coup de machette ; certains ont été décapités, d'autres ont eu la gorge
tranchée ou les yeux énucléés.
Les rebelles disaient souvent à leur victimes d'aller voir l'ECOMOG et de leur dire que
l'AFRC et le RUF était là ou d'aller voir le Président Kabbah pour lui demander de
nouveaux membres. Aux victimes qui ont eu une ou deux oreilles coupées, les rebelles ont
dit que leurs oreilles ne pouvaient plus écouter le gouvernement ou l'ECOMOG.
Dans certains cas, les victimes ont mis des jours ou des semaines pour atteindre des
secours médicaux. Un homme qui a eu les deux bras coupés en avril 1998 a marché
plusieurs semaines de village en village avant de trouver un véhicule qui puisse
l'emmener à Freetown. Beaucoup, incapables d'atteindre un centre médical à temps, sont
morts à cause de leurs blessures. Certains ont passé des semaines dans la brousse à
marcher vers des zones sures ou attendre que les rebelles s'en aillent pour retourner chez
eux. Le sort de plusieurs milliers de personnes qui se sont enfuis dans la brousse pendant
l'attaque de leur village demeure inconnu. De nombreux blessés sont morts dans la
brousse.
Une délégation d'Amnesty International qui a visité la Sierra Leone en mai 1998 a
rencontré certaines victimes de ces atrocités à l'hôpital Connaught. Un fermier de 40
ans du village de Badala, dans le district de Koinadugu, a eu les deux mains coupées
quand son village a été attaqué le 3 mai 1998. Après avoir pris connaissance des
attaques précédentes, incluant celles à Yifin et Alikalia, il avait envoyé sa famille
en zone sure à Kabala. Au moment de l'attaque, il préparait de la nourriture chez lui.
Plus de 400 hommes armés de machettes, d'AK-47 et de roquettes sont entrés dans le
village. Ils l'ont attrapé et lui ont demandé où était l'ECOMOG. Quand il a dit qu'il
ne savait pas, il a été frappé à la tête avec un AK-47. Puis il a été forcé de
s'allonger et ses deux bras ont été coupés. Il a été aussi frappé sur les jambes. Il
a supplié qu'on le tue. Les hommes qui l'ont attaqué ont écrit trois lettres et les ont
mises dans la poche de son pantalon. On lui a dit d'aller dire au Président Kabbah qu'ils
arrivaient à Freetown, ajoutant : " Pas d'AFRC, pas de paix ". Il est resté
allongé trois jours à Badala et est arrivé à l'hôpital Connaught quatre jours après.
Il n'avait pas de nouvelles de sa femme et de ses trois enfants. D'autres villageois de
tout âges de Badala ont été aussi mutilés et tués, incluant une femme qui a été
violée avant d'être mutilée à la machette.
Une autre victime, un enfant de 15 ans de Koidu qui est arrivé à l'hôpital Connaught le
10 mai 1998, souffrait de graves lacérations au coude droit qu'on lui a fait dans une
tentative d'amputation. Lui et sa famille - ses parents et six frères et surs - se
sont cachés dans la brousse plus de deux mois après l'attaque de Koidu par les forces
rebelles. Il n'avaient pas d'autre nourriture que des bananes. Le 1er mai 1998 ils ont
entendu que l'ECOMOG était qrrivé à Koidu et ils sont arrivés dans la partie est de la
ville. Ils ont alors ét attaqués par les forces rebelles qui les ont accusés de
soutenir le Président Kabbah. Presque 50 personnes ont été tuées. Le jeune garçon est
resté quatre jours dans une maison sans eau ni traitement pour sa grave blessure à la
jambe. Il a été pris à Makani par les forces de l'ECOMOG et amené à l'hôpital
Connaught. Il ne sait pas ce qui est arrivé au reste de sa famille.
Trois jeunes femmes ont survécu à l'attaque du village de Boima dans le district de
Bombali, province du Nord, le 7 mai 1998. Une a eu une coupure profonde au bras, les deux
autres ont été frappées sur tout le corps . Une des femmes est témoin du massacre de
plusieurs membres de sa famille, incluant des enfants. Douze personnes, incluant trois de
ses enfants, sont mortes quand le feu a été mis à leur maison. Un autre enfant, une
fille de trois ans, a été frappée à coup de machette.
Il y a eu beaucoup d'atrocités dans les villages autour de Karina, entre Makeni et
Fadugu, dans la province du Nord, qui a été attaquée le 5 mai 1998. Tous ceux qui ne
pouvaient pas s'enfuir ont été tués ; d'autres ont eu leurs membres amputés.
Dans une attaque du 7 mai 1998 dans la province du Nord, une femme rapporte qu'une de ses
surs a été égorgée et deux autres ont été recouvertes de kérosène et
brûlées. D'autres victimes, incluant des enfants, ont été enveloppés dans un matelas
de mousse auquel on a mis le feu.
Le village de Tumbodu, au nord de Koidu, a été attaqué à plusieurs reprises en avril
et mai 1998. Au cours d'une de ces attaque, le 11 mai 1998, une femme d'une vingtaine
d'années qui se cachait dans la brousse a été attrapée et on lui a demandé du riz, ce
qu'elle ne possédait pas. Elle a été forcée de porter une lourde charge ; quand elle
tombait, elle était battue. Quand elle a atteint Tumbodu elle a été forcée de mettre
ses jambes sur une pierre et on a tenté de l'amputer. Elle a souffert de profondes
lacérations aux deux jambes et aussi aux bras. Elle est arrivé à l'hôpital Connaught
le 15 mai 1998. Son fils de 20 ans a été enlevé par les rebelles.
Massenbendu, un village proche de Tumbodu, a été attaqué le 11 mai 1998. Une des
victimes, un fermier, était dans sa maison quand la porte a été enfoncée par les
rebelles qui demandaient de l'argent; il a répondu qu'il n'en n'avait pas. Les rebelles
lui ont dit qu'ils allaient le tuer parce qu'il soutenait le président Kabbah. Il a subi
de profondes lacérations au cou, à la tête et aux bras. Il a été pris à la base de
l'ECOMOG à Masingbi et transféré à Freetown. Trois membres de sa famille - deux hommes
et un petit garçon - ont été enlevés par les rebelles.
Les enfants n'ont pas échappé à la violence du conflit en
Sierra Leone. Ils ont souvent été les principales victimes des graves violations des
droits de l'homme, incluant les atrocités de l'est et du nord de la province avant le
retrait de l'AFRC et du RUF en février 1998. Ils ont été délibérément tués,
mutilés, enlevés et recrutés de force par les forces rebelles. Parmi les milliers de
réfugiés dans les pays voisins ou déplacés à l'intérieur de la Sierra Leone, il y
avait des centaines d'enfants séparés de leurs familles.
Plusieurs milliers d'enfants, incluant des bébés, ont été séparés de leurs familles.
La plupart des enfants enlevés les années précédentes étaient des provinces du sud et
de l'est. La raison la plus commune de séparation était l'enlèvement par les forces
rebelles. D'autres séparations proviennent de l'attaque de leurs village où leurs
parents ont été tués.
Beaucoup de familles ont rejeté des enfants qui avaient été recrutés de force par les
rebelles et ont refusé de les reprendre chez elles. Même dans les cas où les parents
voulaient les reprendre, le niveau de ressentiment à l'intérieur de leur communauté les
empêchaient de le faire.
Des efforts significatifs ont été entrepris par l'UNICEF pour former une coalition
d'organisations non-gouvernementales pour réintégrer ces enfants dans leurs familles ,
souvent dans les circonstances les plus difficiles. [
]
Quand l'AFRC et l'ECOMOG ont été chassés de Freetown par l'ECOMOG en février 1998,
nombre de ces enfants, pour certains responsables de massacres et de torture, ont été
identifiés comme membres du RUF et ont craint la vengeance des civils. Environ 3000
enfants, associés au RUF, par peur de représailles des civils, se sont enfuis de
Freetown en quelques jours. On a rapporté des cas d'enfants battus par des civils avant
d'être pris par les troupes de l'ECOMOG et un enfant qui vivait à Freetown a été
brûlé vif par représailles. Des troupes de l'ECOMOG ont aussi maltraité certains de
ces enfants quand ils sont rentrés de leur captivité.